3/10/2018
chaloinp

Les agents de police ont le blues et pointent du doigt les positions de la Ville, qui leur répond

Face au discours des élus, le malaise de la police municipale

Lorsqu’elle a lu l’interview d’Eric Piolle dans nos colonnes (le 3 septembre),Diega Trupia (déléguée CFDT) a bondi. Lorsqu’ils ont vu la vidéo du maire de Grenoble enregistrée dans leurs locaux, devant les caméras de vidéosurveillance, quelques policiers ont également bondi et demandé à nous rencontrer pour exprimer leur malaise. Grenoble, renommée (abusivement) le “Chicago français”, c’est un refrain qui anime les médias, les discussions au café et les travées du conseil municipal.

« On se sent abandonnés »

Les policiers, qui préfèrent garder l’anonymat, l’annoncent sans difficulté : « On se sent abandonnés ». Ils nuancent : « Tout n’est pas noir, certes. Mais ça ne date de toute façon pas de 2014. On n’est pas une priorité ». Au-delà des effectifs, de la vidéosurveillance et de l’armement (lire ci-dessous), ils le constatent au quotidien : « On n’est soutenus ni par la municipalité, ni par la population. Mais avec les messages envoyés par la majorité… Comment comprendre que le maire participe à un mouvement comme Nuit Debout (avril 2016) alors que ses membres nous envoient des cailloux ? Il se plaint des effectifs de la police municipale mais nous, il nous propose quoi ? Un tatami pour s’entraîner ? Waouh… Sauf que ce tatami nous est fermé et personne ne nous a jamais dit qu’on avait des créneaux dédiés ». Il y aurait toutefois « deux demi-journées par semaine », nous a affirmé la déléguée syndicale CFDT. Une défiance « envers le discours des élites » qui se propage à leur propre hiérarchie. « Dans votre journal, notre chef a dit qu’on était moins bien formé que la police nationale. Je vous assure, ça nous a tous mis un gros coup » …

Quelle est la réalité des effectifs ?

«Nous avons une des polices municipales les plus nombreuses de France » a dit Eric Piolle, ajoutant qu’elle était passée de 78 à 100 postes en moins de dix ans. « Non, nous ne sommes pas 100, tempêtent les policiers.

Et sur les effectifs présents, il y en a peu sur le terrain ». Ces “nombreux” effectifs, de police municipale, c’est ce qui a incité Diega Trupia (CFDT) à écrire un mail au maire. « Il a dit que nous avions l’une des polices municipales les plus importantes mais, si on compare à des villes de même taille comme Nîmes et Saint-Étienne, c’est faux. Aujourd’hui, nous sommes 87 agents, qui incluent, il faut le savoir, les agents de la fourrière et les secrétaires. Nîmes a 168 agents et Saint-Étienne, 161. Sur le terrain, pendant les jours les plus fastes comme le mardi, nous avons au maximum dix agents sur le terrain en même temps. Le maire affirme que nous bénéficions désormais de bonnes conditions ? Est-ce vraiment de bonnes conditions que d’avoir seulement dix agents sur le terrain dans une ville comme Grenoble ? »

Quant aux « renforts » pour les brigades de nuit, les policiers municipaux tempèrent : « Elle existait avant 2014 et avait été diminuée du quart de ses effectifs à son arrivée. On n’est même pas remontés au niveau de 2010 » (information que nous n’avons pu vérifier).

Treize agents manquent sur les cent postes

Le Syndicat de défense des policiers municipaux donne régulièrement le classement des effectifs de la police municipale. Selon les chiffres de 2016 en leur possession, Grenoble, 16e ville de France en termes de population, figurait en 16e place des effectifs. Si on la compare à SaintÉtienne et Nîmes, elle pèse peu sur la balance (0,60 policier pour 1 000 habitants à Grenoble, 1,11 à Nîmes, 0,94 à Saint-Étienne). À l’inverse, Grenoble joue dans la même cour que Toulon (15e ville française), au poste près.

Contactée, la Ville de Grenoble reconnaît qu’il n’y a aujourd’hui que 87 postes occupés, mais l’effectif, lui, « en compte 100. Il manque donc treize personnes et le recrutement est en cours avec des jurys. Nous sommes dans une situation transitoire ».

Quel armement pour les policiers municipaux ?

«Nous avons décidé d’équiper nos équipes de nuit en “taser” qui sont d’ailleurs arrivés » disait Eric Piolle le 3 septembre. Le maire avait visiblement anticipé.

« On ne les a pas vus, ces tasers », confient les policiers.

De fait, ils n’arriveront que ce mercredi et, précise la Ville, trois sessions de formation seront dispensées aux agents en octobre et novembre. Ensuite, la préfecture devra délivrer un arrêté d’utilisation, pour les équipes de nuit. Pourquoi seulement la nuit ? « C’est insensé ! Les populations sont peut-être différentes le jour et la nuit mais le risque est le même. Les braquages ont lieu quand ? En journée. Les contrôles qui peuvent déraper ?

En journée et la nuit ». « Les équipes de jour les réclament depuis un moment » rebondit Diega Trupia…

Des armes létales ?

« Entre rien et un taser, reprennent les policiers, demandez à un gars perdu dans le désert s’il préfère un chapeau de paille pour se protéger du soleil ou rien… » Ils poursuivent : « Dans l’agglomération, certains ont reçu des armes létales pendant que nous, on a aucun moyen de défense. En 2015, après les attentats de Paris, des policiers grenoblois avaient demandé à être équipés en armes létales et la mairie avait dit : “le jour où la police municipale sera armée à Grenoble, elle sera dissoute” ». La majorité municipale n’a jamais changé d’avis sur cette question.

Jusqu’ici, les policiers disposaient de tonfa (matraque avec poignée latérale), de bâton télescopique en acier et d’une bombe lacrymogène.

Les caméras fonctionnent-elles toutes ?

Lors de son interview dans nos colonnes tout comme lors de la vidéo interpellant Gérard Collomb, Eric Piolle a évoqué les 71 caméras « qui surveillent l’espace public ». Mais les policiers municipaux ont, eux, une autre lecture de l’état du parc de caméras : « Il y en a à peine une bonne moitié qui fonctionne, et certaines sont en panne dans des endroits stratégiques comme à Notre-Dame ou à la gare. À Saint-Bruno, elle n’a longtemps pas fonctionné »…

Qui visionne les caméras ?

À Échirolles, au CSU (Centre de supervision urbaine), deux personnes sont en permanence affectées au visionnage des 66 caméras de vidéosurveillance. À Grenoble ? « Il y a deux agents du centre opérationnel devant les caméras mais je ne sais pas s’ils les regardent en permanence » souligne Diega Trupia.

La Ville confirme : « Deux agents sont affectés au centre opérationnel au visionnage des caméras de 7 h du matin à 3 h 30. Mais ils répondent aussi aux appels et font le lien avec la police nationale ».

« Non, il n’y a personne en permanence, estiment les policiers que nous avons rencontrés. Ils doivent répondre au téléphone et orienter nos appels radio». Ils poursuivent : « La vidéo surveillance, au moins, elle peut nous aider à chercher des gens en fuite. C’est quand même mieux que de regarder dans le vide à droite à gauche non ? Et les victimes d’agression ne pensent évidemment pas nécessairement à regarder comment était leur agresseur, là aussi ça nous aiderait ».

Jean-Benoît VIGNY
Source : LE DAUPHINÉ LIBÉRÉ, mardi 18 septembre 2018.