9/05/2018
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MAYOTTE, LUTTE CONTRE L’INSECURITE

                                                                                                                       (photo archive)

Alors que le gouvernement annonce un ensemble de mesures d’urgence destinées à améliorer la situation de ce département d’outre-mer, coup de projecteur sur le rôle des policiers municipaux mahorais, principalement confrontés à la délinquance juvénile qui gangrène leur territoire.
A l’issue d’une réunion interministérielle avec une délégation d’élus de Mayotte, le Premier ministre a présenté jeudi 19 avril les principales dispositions d’un « plan pour l’avenir » du département. Ce plan, qui sera détaillé en mai, « couvrira les besoins prioritaires des Mahorais : la sécurité, l’éducation, la santé, le logement et les infrastructures », a déclaré Édouard Philippe.
Il y a urgence : Mayotte sort d’un mouvement social de grande ampleur marqué par une grève des services publics, mais aussi des barrages sur les axes routiers et des manifestations. Les organisations syndicales et le collectif de citoyens entendaient interpeller l’État au sujet de la violence. En cause : l’immigration clandestine massive provenant des Comores voisines, et une délinquance exponentielle.
Devenu en mars 2011 le 101e département français, Mayotte détonne singulièrement par rapport à la métropole : près de 84% de la population vit sous le seuil de pauvreté, et elle est composée pour moitié de mineurs. Plusieurs milliers d’entre eux sont livrés à eux-mêmes, notamment les Comoriens, d’où une délinquance juvénile endémique qui prend peu à peu des proportions spectaculaires. En début d’année, ce sont ainsi des caillassages de bus scolaires et l’assaut d’un lycée menés par des bandes de jeunes qui ont mis le feu aux poudres et conduit au mouvement de protestation.
« Une police de proximité avant tout »
La surveillance aux abords des établissements scolaires est donc au cœur des missions des polices municipales mahoraises. Comme à Tsingoni, commune rurale de près de 13 000 habitants, dotée d’une brigade de douze policiers municipaux. Son responsable, le brigadier Oiladi Djae, confirme : « C’est très important, cela prend les deux tiers de notre emploi du temps ».
Il évoque les bagarres qui éclatent entre collégiens – « des guerres entre clans, entre villages » – mais aussi avec « des jeunes qui ne sont pas scolarisés, qui rôdent autour des établissements ». Oiladi Djae note : « C’est un phénomène qui reste rare dans les écoles primaires, mais on y trouve de temps en temps des enfants avec des armes blanches. Certains, pour se protéger des racketteurs, emportent dans leur sac un tournevis, un couteau ou un cutter. »
Son adjoint, le brigadier M’Bayé Bakar Ahamada, détaille le reste de leurs missions, pour le moins variées : « Nous intervenons un peu dans tous les domaines : sur des faits de violence, des conflits de voisinage, des questions de salubrité comme les dépôts sauvages d’ordures, les constructions illégales… »
La collaboration de la police municipale avec les brigades territoriales de gendarmerie, encadrée par des « conventions de coordination », s’opère au quotidien. Issus de la population locale, les policiers municipaux parlent la langue mahoraise, à la différence des gendarmes venus de métropole. « Ici, il n’y a pas encore de noms de rues, pas de boîtes aux lettres », explique M’Bayé Bakar Ahamada, « alors c’est nous, qui connaissons notre secteur, qui aidons les gendarmes à identifier les personnes pour leur amener des convocations ». Il résume : « Nous sommes une police de proximité avant tout ».
Pas d’armes à feu
Récemment professionnalisées (lire l’encadré), les polices municipales de Mayotte s’équipent petit à petit. Côté effectifs, on compte aujourd’hui près de 200 policiers municipaux répartis sur le territoire. Outre les gilets pare-balles, leur armement se compose depuis peu de bâtons télescopiques et de tonfas, mais pas d’armes à feu. Ils disposent parfois aussi de bombes lacrymogènes et de flashballs, comme à Mamoudzou, la ville principale. Sa brigade, formée de 34 agents, comprend depuis fin 2017 une unité cynophile, et bientôt une petite unité motorisée dotée de scooters 125.
Elle est appuyée par une dizaine d’agents de sécurité de la voie publique (ASVP). Ici aussi, « la surveillance des établissements scolaires a pris une ampleur conséquente », indique le brigadier Anfane M’Dogo, responsable de la police municipale de Mamoudzou. La ville en compte quarante-six au total, des maternelles jusqu’aux lycées. « Nous avons aussi la surveillance des marchés, avec la lutte contre la vente à la sauvette, l’occupation illégale du domaine public », poursuit-il, « et, c’est une particularité de Mayotte, beaucoup de doléances concernant l’occupation des domaines privés ».
Mamoudzou étant la seule ville de Mayotte dotée d’un commissariat, c’est avec la police nationale, et non avec la gendarmerie, que coopèrent ses policiers municipaux. « Nous collaborons le plus souvent possible, avec notamment des missions coordonnées », précise Anfane M’Dogo.
« La délinquance est tellement importante à Mayotte qu’aujourd’hui on est au-delà d’une logique de circonscription, tout le monde soutient tout le monde », commente Serge Haure, chargé de la police municipale à la Fédération Interco-CFDT, qui s’est rendu à Mayotte l’an passé pour évaluer la situation de ses collègues ultramarins. « Ils font un travail de qualité dans des conditions difficiles. Les Mahorais ont envie d’avancer, mais il y a un problème d’investissement de la part de l’État », déplore-t-il, pointant du doigt le manque criant d’infrastructures, comme les problèmes d’insécurité – contre laquelle il estime que « ces policiers municipaux sont vraiment un rouage essentiel ».

Une reconnaissance statutaire tardive
En juillet 2009, une grève générale de ceux qui n’étaient jusqu’alors officiellement que des « agents faisant office de policiers municipaux » a marqué une étape décisive pour la professionnalisation de leur corps de métier à Mayotte. « Nous avons campé pendant un mois dans les locaux du Centre de gestion de la FPT à Mamoudzou », se souvient Oiladi Djae, lui-même ancien « agent faisant office de garde-champêtre ».
Les négociations entre les organisations syndicales, l’association des maires de Mayotte et les services de l’État, dont la préfecture, ont abouti à un protocole d’accord prévoyant l’intégration de ces agents dans la fonction publique territoriale, via leur passage par une formation initiale d’application de six mois délivrée par le CNFPT. Ce qui leur a permis d’être titularisés progressivement, au fil des promotions.
Bémol : leur cadre d’emploi ne leur réserve à ce jour que la catégorie C, y compris pour les chefs de service. « C’est une spécificité de Mayotte », déplore Serge Haure (chargé de mission CFDT), qui plaide pour l’application du droit commun : « Il faut aider ces personnels à avoir des conditions de travail à la mesure des missions qu’ils assument, et qui sont très vastes. »

Sources :

Article: Céline Groslambert • dans : A la Une prévention-sécurité

Photos: DomTom News et CFDT