3/10/2018
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Regain de violence à Grenoble : la vidéosurveillance au coeur du débat sur la sécurité

Le PC Itinisère © Patricia Cerinsek

DÉCRYPTAGE – Grenoble le nouveau Chicago ? Alors que l’agglomération est en proie à un regain de violence, poussant le procureur de la République à sortir une nouvelle fois de sa réserve, dans les coulisses politiques, les tractations autour des caméras de vidéosurveillance vont bon train. Farouchement opposé à leur déploiement, le maire de Grenoble a annoncé vouloir armer sa police municipale. Un pas en avant, mais pour l’heure semble-t-il insuffisant pour pouvoir obtenir davantage de renforts policiers.

En vingt ans, Grenoble a dû voir passer tous les ministres de l’Intérieur. À l’exception notable de Gérard Collomb qui, le 17 août dernier, après un été marqué par un regain de violence dans l’agglomération, est royalement passé à côté, préférant aller humer l’air du Vercors voisin et s’enquérir de la sécurisation des activités sportives estivales.

Ultime provocation ? Les policiers y ont vu du mépris. D’autres un calcul politicien pour tracer un boulevard aux potentiels candidats de La République en marche pour les élections municipales de 2020.

Grenoble serait-elle la dernière roue du carrosse ? En 2012 déjà, sous le gouvernement Ayrault, les villes de Grenoble et Échirolles avaient dû attendre la seconde vague pour être classées en zones de sécurité prioritaire (ZSP), leur permettant de bénéficier de moyens supplémentaires. Rebelote en 2018. Les maires de Grenoble, Échirolles et Saint-Martin-d’Hères ont beau la réclamer, la police de sécurité au quotidien (PSQ) n’est (toujours) pas d’actualité.

Les caméras de vidéo-surveillance dans la balance

La première vague des zones éligibles à cette nouvelle police de proximité – en un peu plus musclée – est tombée. Mais les renforts arrivent au compte-goutte pour chacun des quinze premiers quartiers dits de « reconstruction républicaine » : entre 15 et 30 policiers, étalés entre septembre et décembre, en fonction des sorties d’écoles de police.

À ces quinze premiers quartiers, quinze autres doivent venir s’ajouter en janvier 2019. Et encore trente d’ici fin 2020. Avec ou sans l’agglomération grenobloise ? Celle-ci pourrait-elle alors bénéficier d’une session de rattrapage ? La négociation semble serrée. Dans la balance, à demi-mot, le dispositif de vidéo-surveillance dont le maire de Grenoble ne veut toujours pas entendre parler.

La fin des caméras sur la voie publique, l’écologiste Eric Piolle en avait fait un de ses engagements de campagne. Au final, les caméras n’ont pas été démontées. Mais celles promises par l’ancien maire socialiste Michel Destot ont été rangées aux oubliettes.

2014 : marche arrière toute

À l’époque, l’idée était de développer la vidéo-surveillance sur les secteurs sensibles et dans le centre-ville. « Quatre-vingts en deux ans pour arriver à une centaine sur la ville », se souvient le socialiste Jérôme Safar, hier adjoint en charge de la sécurité, aujourd’hui dans l’opposition. L’idée était aussi de renforcer la police municipale en moyens humains, de l’armer également.

Sur tous ces points, Eric Piolle a fait machine arrière, comme il s’y était engagé durant sa campagne. Mais aujourd’hui, le maire écolo lâche du lest.

Dans une vidéo tournée dans le centre d’opération de commandement de la police municipale et relayée sur les réseaux sociaux, Eric Piolle a une nouvelle fois interpellé Gérard Collomb, pointant une « situation critique » après la perte de 120 policiers nationaux en dix ans – soit près du quart de l’effectif – et la création de seulement 30 postes depuis 2014.

« Dans le même temps, les crédits affectés à la politique de la ville ont diminué, les contrats aidés ont diminué, la prévention spécialisée a été ici, à Grenoble, baissée également par le Département », pointe le maire de Grenoble.

« Personne ne peut croire à de la rétorsion politicienne mais le sentiment d’abandon est fort quand on voit que des renforts d’effectifs de gendarmerie ont été affectés dans les villes cossues, les villes les plus riches du territoire dans le Grésivaudan », poursuit l’élu*

Cette fois, le premier magistrat s’est affiché sur fond d’écrans retransmettant des images de vidéosurveillance. Faut-il y voir un message ? « La déclaration d’Eric Piolle est trop tardive, pointe le sénateur Michel Savin (LR) qui, avec sa collègue Frédérique Puissat, s’est lui aussi fendu d’un courrier au ministre de l’Intérieur. J’espère que ça ne se limitera pas aux incantations mais aboutira à un vrai projet. »

« Sur ce dossier, il fallait l’union sacrée »

Grenoble a-t-elle loupé le coche ? Elle a, en tout cas, raté la première vague. « Ce n’est pas la première fois qu’on demande un débat sur la question de la sécurité, souligne Jérôme Safar. On a écrit six fois depuis le début du mandat. Sur ce dossier, il fallait l’union sacrée avec les députés, les sénateurs, les chefs de groupes politiques. Or, il n’y a jamais eu de réflexion pour voir comment on pouvait travailler ensemble. La vidéosurveillance ne va pas tout régler mais elle joue son rôle, notamment d’élucidation des faits. Là, on est en face d’une équipe municipale qui instrumentalise un équipement pour en faire une politique. »

Certains sont plus sévères. Alain Carignon, l’ex-maire de Grenoble bien décidé à faire son retour sur la scène politique locale, y voit une « pathétique opération de communication » et pointe la responsabilité des déclarations d’Eric Piolle sur la vidéo-surveillance dans l’explosion de la délinquance.

Il propose par ailleurs tout un train de mesures censées enrayer cette escalade : amendes et expulsions des délinquants, réservations sécurisées de logements pour les policiers, police montée dans les parcs, critère de tranquillité publique dans l’attribution des logements, signalement au fisc des grosses cylindrées qui stationnent devant des immeubles HLM, habilitation des gardiens et des cadres à dresser procès-verbal, réduction de la part du logement social à un tiers (au lieu de 50 %) dans les nouvelles opérations…

La sécurité au coeur de la pré-campagne des municipales

À dix-huit mois des élections, la récupération politique va bon train. Tout le Landerneau politique y est allé de son interpellation, qui du ministre, qui du maire de Grenoble, de sa visite aux forces de l’ordre ou de sa vidéo sur les réseaux sociaux dans parfois une incessante partie de ping-pong et de renvoi des responsabilités.

En juillet 2017, le député de l’Isère Olivier Véran s’était joint au concert, annonçant qu’il allait de ce pas interpeller le ministre de l’Intérieur mais aussi sa collègue de la Justice, Nicole Belloubet, pour porter la voix de Grenoble. Depuis, rien manifestement. Nous avons sollicité Olivier Véran sur le sujet, sans réponse à ce jour. Le député, nous dit-on, est très pris, sollicité par le plan pauvreté.

Jeudi 13 septembre, Jean-Pierre Barbier, président du Département de l’Isère, s’est lui aussi immiscé dans le débat à l’occasion de la signature de la convention de partenariat de sécurité publique entre le Département de l’Isère, la police nationale et la gendarmerie nationale.

Celle-ci prévoit de faciliter la mise à disposition aux forces de l’ordre des vidéos des 53 caméras déployées sur le réseau routier départemental et contrôlées par le PC Itinisère. L’élue LR a ainsi fait passer un message très… politique.

« On peut faire toutes les déclarations politiques, dire « c’est pas de ma faute », la délinquance est l’affaire de tous. Et ce qui manque, ce sont les actions. » Le début d’un commencement ? Dans une interview au Dauphiné libéré début septembre, Eric Piolle l’a annoncé : la police municipale de Grenoble est désormais renforcée d’une brigade de nuit armée de pistolets à impulsion électrique Taser, et les patrouilles équipées de « caméras mobiles qui permettent de filmer toutes leurs interventions ». Une annonce quelque peu précipitée.

Des Taser pas encore arrivés

« Les Taser, la brigade de nuit, on a tout appris dans la presse, fait remarquer Jérôme Safar. Cela donne un effet de panique à bord et de brouillon. » De fait, d’après nos informations, les Taser ne sont pas encore arrivés et les policiers municipaux pas encore formés, à la fois juridiquement et à la manipulation de tel équipement.

Une délibération sera soumise au vote des élus le 24 septembre qui formalise un contrôle médical avant tout port d’armes. Quant aux caméras piétons, elles ne seraient pas en fonction, en attente des textes réglementaires nécessaires à leur utilisation.

Du reste, les moyens restent très en-deça de ce que réclament les fonctionnaires de police. « Les brigades de jour continueront de tourner avec une bombe lacrymogène et un bâton Tonfa, se désole Diega Trupia, déléguée CFDT. Or, nous sommes souvent en première ligne sur les interventions. Aujourd’hui, nos missions ont évolué et une bagarre peut vite dégénérer. On intervient avec plus d’appréhension qu’à l’époque et, si des collègues ont été malmenés à La Villeneuve il y a six mois, il n’y a plus vraiment d’endroit en sécurité, même en centre-ville. »

Cerise sur le gâteau, la police municipale a, depuis le début des années 2010, perdu vingt agents. « Certains sont partis pour raisons familiales, d’autres parce que la politique de la Ville ne leur convenait pas. Michel Destot prônait l’armement, cela a été abandonné. »

De 107, l’effectif est passé à 87, personnel administratif et chauffeurs de fourrière compris.

Pas tout à fait le chiffre avancé par Eric Piolle dans le Dauphiné libéré (cent agents) et loin, très loin des effectifs de la police municipale de Nîmes (168 policiers) ou de Saint-Étienne (161 policiers).

« Sur le terrain, au mieux, on tourne avec dix agents le matin, dix agents l’après-midi et dix agents le soir, calcule Diega Trupia. Alors, parfois, on fait au plus urgent. Mais on ne peut plus intervenir en sécurité dans les quartiers, faute de moyens. Alors, on n’y va pas… sauf avec l’appui de la police nationale. »

Ces vingt agents en plus, c’est ce que réclame Matthieu Chamussy. Le chef de file de la droite municipale s’est lui aussi fendu d’une vidéo sur Facebook pour interpeller le maire de Grenoble. Et lui réclamer, à l’orée des débats budgétaires, une « rallonge » de vingt postes d’agents de police dès début 2019.

Un regain de violences depuis cet été

Pendant que tout ce monde y va de son couplet, les violences perdurent, voire redoublent dans l’agglomération. Fin juillet, un jeune homme était tué de coups de couteau après avoir porté secours à des amis, agressés à la sortie d’une boîte de nuit à Meylan. Début août, dans le quartier de la Villeneuve, un homme était grièvement blessé par des tirs de kalachnikov.

Le 2 septembre, un homme était agressé en plein jour alors qu’il faisait son footing dans le parc de la ville. Dans la nuit du 5 au 6 septembre, l’unité canine de la police nationale était prise à partie dans le quartier du Village olympique, attaquée à coups de projectiles par des jeunes.

Les chiffres de la délinquance parlent d’eux-mêmes, au point de faire sortir de ses gonds, par deux fois en quelques mois, le procureur de la République de Grenoble. Sur les huit premiers mois de l’année 2018, les atteintes aux personnes ont augmenté de 18,5 %, les violences non crapuleuses de près de 22 %, quand les agressions physiques ont, elles, fait un bond de 53 %.

Le syndicat de police Alliance n’hésite pas à parler de « Chicago français » où la délinquance est 63 % plus élevée que dans des villes de même taille**. Les alertes et désormais les témoignages de policiers se multiplient. Tous dénoncent le regain de violence et une situation intenable.

Aujourd’hui, dans les rangs de la police nationale, une trentaine de postes ne sont toujours pas pourvus. « On nous a promis seize sorties d’école d’ici décembre mais il manquera toujours 19 policiers », pointait sur France 3 Alpes Yannick Biancheri, le représentant du syndicat SGP- Police nationale.

Grenoble non classée en zone sensible, contrairement à Lyon ou au Havre

Les candidats ne se pressent en effet guère pour frapper à la porte de Grenoble. Ici, pas de prime « zone sensible » (environ 800 euros), comme le réclament depuis des années les policiers. À la place, un parc de véhicules vieillissant et insuffisant et des moyens humains loin d’être à la hauteur.

« Il manque une trentaine de fonctionnaires mais sur un effectif de référence, 450, sous-dimensionné pour nous, précise Philippe Lepagnol, secrétaire départemental adjoint à Alliance – Police nationale. On nous a demandé de faire plus de patrouilles pédestres mais avec un effectif en moins de trente, c’est impossible. Il faudrait trente ou cinquante policiers en plus. Ce qui fait qu’il manque, selon nous, au moins 80 fonctionnaires. »

D’autant que dans l’agglomération, les visites de ministres et personnalités sont monnaie courante. La venue du prince héritier du Japon, le 10 septembre, a mobilisé une petite quarantaine de policiers. « Quand on fait ça, on ne fait pas de patrouilles de sécurisation », note Philippe Lepagnol, qui réclame que les policiers soient remis sur leur coeur de métier : l’investigation.

Or la délinquance a évolué. « Le refus d’obtempérer est devenu un sport national. Les gens sont plus agressifs et violents. Le nombre d’outrages et de rebellions a explosé. À Grenoble, le plus gros risque n’est pas le terrorisme mais d’aller se promener au parc Mistral le soir ! »

La police de sécurité au quotidien ne règlera pas tout. Car à Grenoble, la brigade spécialisée de terrain, appelée à intervenir dans les quartiers les plus sensibles, ne sort guère du périmètre du quartier Mistral, faute de moyens. Une petite quarantaine de policiers se relaient au sein de cette unité.

« Tous les services de la police nationale sont exsangues »

« Pour renforcer cette unité, il faudrait gonfler les effectifs, poursuit Philippe Lepagnol. Or, tous les services sont exsangues. Le problème du sous-effectif est que vous devenez généraliste. Et ce n’est pas comme ça qu’on fait de la bonne police. » La question de la sécurité impose une remise à plat et répartition des missions de la police nationale, de la police municipale, voire des sociétés privées. C’est par-delà la question des moyens humains déployés dans le cadre de la PSQ, le projet du gouvernement Macron.

Reste à se mettre autour de la table. Pour cela, il y a pourtant les CLSPD. Des conseils locaux de sécurité et de prévention de la délinquance qui se réunissent tous les mois autour des représentants de l’État, du Département, des collectivités locales, des forces de l’ordre, de la justice, des associations concernées… Dans les faits, la montagne a accouché d’une souris. « C’est bien pour discuter mais il n’en sort rien », témoigne un participant.

Jeudi 13 septembre, aux côtés du président du Département de l’Isère, le préfet de l’Isère s’est bien gardé d’apporter une réponse quant aux chances de Grenoble de profiter de la seconde vague de renforts. Et il l’a une nouvelle fois répété : la sécurité est une affaire de « coproduction. Ce n’est pas parce que le problème de la sécurité est éternel qu’il faut avoir des réponses rétrogrades ». Les négociations continuent…

Patricia Cerinsek

Source : PLACE GRE’NET, 14 septembre 2018

* L’Isère fait partie de la première vague des PSQ avec des renforts en zone gendarmerie annoncés à la brigade de Celles, à la compagnie de Grenoble et au peloton de gendarmerie de haute montagne.

** La zone police de Grenoble comprend les villes de Grenoble, Échirolles, Saint-Martin-d’Hères, Fontaine, Saint-Martin-le-Vinoux, La Tronche et Gières.